Tag Archives: Léon Brunschvicg

La vie de l’Esprit et le présent éternel :la conversion véritable dans la pensée de  Léon Brunschvicg selon Marie Anne Cochet

https://mathesisuniversalis.wordpress.com/la-vie-de-lesprit-et-le-present-eternel/
https://laportedelinitiation.wordpress.com/2015/03/27/cochetbrunschvicg-une-theorie-non-dogmatique-de-lobjet-et-de-lobjectivite/

Complément sur Simone Weil et le serpent d’airain

Je m’aperçois que j’ai oublié le principal dans l’article précédent à propos de l’interprétation du serpent d’airain dans le livre des Nombres 21: 9 et l’évangile de Jean 3:14

https://mathesismessianisme.wordpress.com/2015/06/16/simone-weil-et-la-mathematique-suite-la-sphere-et-la-croix/

J’aurais pu le rajouter à la fin de l’article car ce n’est pas long mais je préfère lui donner plus de “publicité” en créant un article nouveau, et puis l’article précédent est déjà assez long comme ça..

Le passage du livre des Nombres 21-6 à 9 dit donc:

http://www.aelf.org/bible-liturgie/Nb/Livre+des+Nombres/chapitre/21

06 Alors le Seigneur envoya contre le peuple des serpents à la morsure brûlante, et beaucoup en moururent dans le peuple d’Israël.
07 Le peuple vint vers Moïse et dit : « Nous avons péché, en récriminant contre le Seigneur et contre toi. Intercède auprès du Seigneur pour qu’il éloigne de nous les serpents. » Moïse intercéda pour le peuple,
08 et le Seigneur dit à Moïse : « Fais-toi un serpent brûlant, et dresse-le au sommet d’un mât : tous ceux qui auront été mordus, qu’ils le regardent, alors ils vivront ! »
09 Moïse fit un serpent de bronze et le dressa au sommet du mât. Quand un homme était mordu par un serpent, et qu’il regardait vers le serpent de bronze, il restait en vie

Cela c’est la grande légende racontée dans la Torah, cela concerne l’errance d’Israel au désert : le peuple “à la nuque raide” doute, il se plaint, il récrimine, alors l’Eternel décide de le punir en envoyant des serpents.

Mais quelle est la signification de ces morsures dans le cadre de mon interprétation de ces serpents “rusés”, “prudents”, (selon la citation de Matthieu que j’ai ajoutée aux deux autres) représentant comme je l’ai dit l’intelligence des choses, ce que Simone Weil nomme “raison naturelle”, adaptée aux desseins que les hommes peuvent former en ce monde pour améliorer leur condition et leur confort. Intelligence d’ingénieur dirons nous..

J’interprète donc tout naturellement la morsure des serpents ainsi, dans un contexte tout autre que celui du désert il y a plus de 3000 ans, dans le contexte de notre modernité et de triomphe de la technique :
Être mordu par les serpents de la techno-science cela signifie que l’on est pris dans la multiplicité des désirs vitaux, des projets, des plans pour “s’en sortir”, je ne vais pas m’attarder, nous connaissons tous cela : changer de poste pour avoir un meilleur salaire, changer de voiture, de maison, etc…

Bref perdre sa vie à la gagner..

La morsure des serpents cela signifie pour nous autres occidentaux qui vivons actuellement : être englué dans la multiplicité des “choses” comme disait Georges Perec dans son roman qui s’appelait justement “Les choses”.

Cette multiplicité non unifiée peut aussi être celle des connaissances cherchées seulement par curiosité, pour tromper l’ennui, ou par la libido sciendi dénoncée par Pascal.
Dans la Bible ces morsures de serpents sont une punition envoyée par l’Eternel au peuple qui a récriminé, qui a douté , qui s’est plaint du manque d’eau et de nourriture, bref qui n’a pas supporté l’ascèse vitale du “désert” : en termes de notre condition moderne d’êtres qui cherchons le spirituel , cela signifie que nous sommes impuissants à nous désengluer de la pusillanimité des désirs pour les nouveaux objets construits grâce à la technoscience (comme portables, tablettes, voitures etc..) par ce qu’en fait nous doutons, nous nous disons que peut être cette quête du spirituel est vaine, qu’il vaut mieux être heureux en achetant tout ce que nous pouvons.
Bref nous nous disons que vivre c’est survivre..et puis mourir. Nous n’arrivons pas à “renoncer à la mort” comme nous y invite Brunschvicg.
Mais pourquoi cette élévation du serpent d’airain conseillée par Dieu à Moïse qui guérira ces morsures rien que par le regard : quiconque était mordu et regardait le serpent d’airain restait en vie.
Le serpent d’airain symbolise à mon avis , dans le cadre de l’interprétation que je propose, la science théorique, mathématique , la raison désintéressée (et non pas surnaturelle) dont parle Brunschvicg.
Ce “regard vers le serpent d’airain” c’est la réflexion intérieure que chacun peut faire (s’il le veut vraiment) sur ses opérations mentales lorsqu’il veut réaliser un plan, bâtir une maison, une machine…
Il n’y a qu’une seule raison, pas une raison naturelle, et une raison surnaturelle comme le dit Simone Weil (Thomas d’Aquin parlait aussi de raison supérieure accordée aux choses divines et de raison inférieure accordée aux choses d’ici bas)
Il n’y a qu’une seule raison mais orientée différemment : vers le plan vital, la nature dans les projets d’ingénierie de la technique…
Ou bien vers le plan spirituel dans le changement d’orientation du regard “vers le serpent d’airain”. Ce regard réflexif alors la “mutation du serpent rusé” dont la morsure n’est alors plus mortelle, car ce nouveau regard ne s’adresse plus aux objets naturels, aux choses du monde, mais aux essences mathématiques, aux idées du plan spirituel.
Exemple : la théorie des groupes est née au 19ème siècle de la réflexion sur la symétrie dans les jeux et les déplacements, qui a mené à la notion de groupe de symétrie, puis de groupe abstrait. Sans cette réflexion pas de physique moderne, où la théorie des groupes joue un rôle fondamental..
J’ai aussi opposé aux “serpents rusés, prudents” la pureté, la simplicité des “colombes” selon le verset de Matthieu 10:16.
L’interprétation est là aussi évidente : lorsque le serpent “mute” grâce au “regard vers le serpent d’airain”, c’est à dire grâce à la réflexion sur la science théorique, et donc que les plans censés réaliser la multiplicité indéfinie des désirs vitaux (après les portables, les téléviseurs, les tablettes, quoi ? Autre chose, toujours et toujours…) sont oubliés temporairement pour les théories (mot qui en grec veut dire “contemplation”), il arrive que le serpent mute tellement qu’il devient une colombe, symbolisant la pureté, la simplicité, l’absence de mélange et d’artifice, bref l’Unité de la tunique sans couture, le (Saint) Esprit, qui consiste en intelligibilité et unité totale dans la compréhension ultime de Tout.
Bref le projet qui est la pierre de fondation de l’Occident dans Descartes, Malebranche et Spinoza.
Et ce projet d’unité à partir de l’ontologie du multiple pur est exactement le projet de

μαθεσιϛ universalis οντοποσοφια

qui est poursuivi dans les quatre blogs du même nom:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com

et

https://mathesismessianisme.wordpress.com

et

https://mathesisuniversalis2.wordpress.com

et

https://mathesisuniversalis.wordpress.com

Simone Weil et la mathématique (suite): la sphère et la croix

suite de :

https://mathesisuniversalis.wordpress.com/2015/06/03/simone-weil-et-la-mathematique/

à propos de la note si dense et si belle de Laurent Lafforgue:

http://www.ihes.fr/~lafforgue/textes/SimoneWeilMathematique.pdf

Voici un lien sur “l’exercice d’admiration” de Laurent Lafforgue envers Simone Weil :

http://porte-cierge.blogspot.fr/2012/11/lafforgue-et-simone-weil.html

et voici un lien sur un texte peu lu de Simone Weil : “Commentaires de textes pythagoriciens” :

http://lescorpscelestes.fr/simone-weil-commentaire-textes-pythagoriciens/

Lorsque Simone Weil appelle, au début des années 40, à une sorte d’ascèse de la connaissance en remettant brutalement en question le bien-fondé de l’accumulation des savoirs, elle ne suit pas seulement Pascal et sa critique de la libido sciendi, mais aussi Brunschvicg et son appel à une nécessaire “cure d’amaigrissement” de l’esprit. Malgré leur opposition, l’enseignement du Maître ne pouvait pas ne pas infliencer même à son insu le développement philosophique de Simone Weil.

Elle s’oppose aussi à l’esprit d’encyclopédie, entassement de connaissances non unifiées, comme le fait la mathesis universalis en tant que savoir absolu, vision panoramique “à partir du haut” plutôt que promenade parmi la plaine des détails factuels voir :

https://mathesisuniversalis.wordpress.com/mathesis-universalis-et-totalite/

Et lorsqu’elle dit, moins d’un an avant sa mort (page 2 de l’article de Lafforgue):

Dieu seul veut qu’on s’intéresse à lui et absolument rien d’autre. Que faut il en conclure concernant la multitude des choses intéressantes qui ne parlent pas de Dieu ? faut il en conclure que ce sont des pièges du démon ?

il me semble que nous rencontrons là un “habillage religieux” pour une thèse philosophique platonicienne qui n’est pas très éloignée de celles de Brunschvicg, j’ai mis en gras les mots significatifs que nous pouvons interpréter philosophiquement, à la lumière de ce que nous avons dit ici sur l’ontologie et l’hénologie:

“Dieu seul” désigne l’Un, la Valeur, idée platonicienne de l’Un-Bien “au delà de l’être” c’est à dire au delà du multiple pur des étants, de l’ontologie.

“Absolument rien d’autre”  et “la multitude” désignent  la même chose, à savoir l’Etre comme multiple, les étants, ce à quoi manque la Valeur qui est conférée par l’Esprit dans sa tâche d’unification qui est la

mathesis universalis οντοποσοφια ou μαθεσις universalis οντοποσοφια

“intéressantes” vise la “libido sciendi”, introduction de l’Eros-Ἔρως du plan vital dans le plan spirituel du νους (“intelligence” au sens de Brunschvicg) et de l’ αγαπη (“absolu désintéressement de l’amour” obtenu par l’expansion infinie de l’intelligence qui culmine dans la “vue du dieu des philosophes et des savants aperçu par la Raison désinteressée, surmontant le plan vital dans la liberté créatrice de la Conscience”.

“démon” désigne la mauvaise orientation : de la lumière vers l’ombre, du plan de l’idée vers le plan vital des pulsions et désirs.

Nous pouvons donc me semble t’il rephraser en nos propres termes:

“Lmathesis universalis οντοποσοφια ou μαθεσις universalis οντοποσοφια, transfiguration de la connaissance en tant que rupture avec l’esprit encyclopédique ou utilitaire, consiste à passer de l’être comme multiple de l’ontologie ensembliste  au savoir comme unification qui est acheminement de l’âme vers l’Un-Bien, et donc à progresser vers l’absolu désintéressement de l’amour par l’expansion infinie de l’intelligence”

ce qui pourrait être notre programme de travail.

Laurent Lafforgue analyse ensuite la relation (complexe) de Simone Weil à la mathématique en trois coups de projecteurs résumés par trois mots :

algèbre, obéissance, contradiction

Nous avons déjà vu précédemment que Simone Weil donne une signification spéciale au mot “algèbre”, une signification qui ne se confond pas avec celle que le mot a en mathématique (tout en ayant des choses en commun selon Laurent Lafforgue, mais là je ne comprends pas ce qu’il veut dire) : elle rattache l’algèbre à l’automatisation industrielle et à l’argent, bref à tout ce qui à ses yeux possède un caractère destructeur dans la modernité. Elle s’en explique ainsi:

travail moderne : substitution du moyen à la fin
algèbre moderne : substitution du signe au signifié
machine : la méthode se trouve dans la chose, non dans l’esprit
algèbre : la méthode se trouve dans les signes, non dans l’esprit

Les deux autres coups de projecteur possèdent un lien entre eux et avec celui de l’algèbre, qui devrait plutôt être nommé “automatisation de la pensée”.
L’obéissance est celle des êtres mathématiques à Dieu dans la nécessité des vérités des théorèmes.

Cette nécessité, reliée à l’idée du Beau en prouvant que “ce n’est pas nous qui avons fabriqué la mathématique”, constitue l’analogue de la matière comme résistance à la pénétration (intellectuelle) en physique, un troisième coup de projecteur est alors nécessaire pour faire éclater le “scandale et la joie” de la liberté divine dans la nécessité : ce que Simone Weil nomme “contradiction”.
La contradiction ne désigne pas ce que la logique entend par ce mot (une proposition et sa négation sont toutes deux vraies) mais l’introduction de la liberté de Dieu dans le domaine de la nécessité. Simone Weil la décèle
notamment dans ces cas fréquents où l’on découvre plusieurs démonstrations indépendantes d’une même vérité, elle appelle cela “coïncidence”, car il n’y a pas de démonstration possible (selon elle) de la possibilité de ce genre de situation.

On pourrait peut être orienter cette pensée de la “contradiction” comme “logoi alogoi” , “vérité sans démonstration” , vers les “mystérieuses analogies de nombres” chez les Pythagoriciens dont elle parle ainsi (page 11), cela serait une marque de son opposition à Brunschvicg qui oppose acousmatiques (ancêtres des mystiques des nombres) et mathématiciens (préoccupés uniquement des “yeux de l’âme” que sont les démonstrations):

aux yeux des pythagoriciens, ce qui dans la mathématique échappe à la démonstration, c’est à dire les coïncidences, est fait de symboles de vérités concernant Dieu

et

l’harmonie au sens des pythagoriciens, est toujours mystérieuse. La pensée simultanée de ce qui se pense séparément”

La pensée ou plutôt vision simultanée est propre à Dieu, ce qui se pense séparément est propre à la pensée humaine.

Il est ici évident que cette “harmonie” renvoie à ce que nous avons caractérisé comme essence même de la mathématique : l’orientation vers l’unité par l’unification des connaissances.

Et je fais ici le choix, raisonné, de “contempler” cette harmonie dans les formes les plus récentes de la mathématique, à savoir l’unification par les foncteurs dans la théorie des catégories, plutôt que les mystérieux jeux de nombres pythagoriciens (ou kabbalistiques).

De surcroît les réflexions sur les théorèmes d’incomplétude de Gödel nous ont appris que l’absence de démonstrations est “relative” au système axiomatique utilisé : le célèbre théorème de Gödel implique que dans tout système axiomatique il existe des vérités indémontrables, mais cela ne sera plus vrai dans un autre système.

Je ne prétends nullement avoir “fait le tour” ici de la richesse des pensées de Simone Weil évoquées dans ces douze pages par Laurent Lafforgue, encore quelques exemples qui rappellent les “pensées” ressemblant à des gouffres de Louis Lambert à la fin du roman de Balzac :

les deux choses essentielles de la dialectique platonicienne : analogie et contradiction. Toutes deux sont des moyens de sortir du point de vue…

…le mensonge est la fuite de la pensée humaine devant une contradiction essentielle , irrémédiable. Tout ce qui force par la violence à regarder en face la contradiction est un remède au mensonge, remède toujours douloureux…

….si la contradiction est ce qui arrache, tire l’âme vers la lumière, la contemplation des principes premiers de la géométrie et des sciences connexes doit être une contemplation de leurs contradictions. Le bien seul est sans contradiction, mais éblouissant. L’esprit ne peut poser sa vue que sur la contradiction éclairée par le bien…

la mathématique seule nous fait éprouver les limites de notre intelligence. Ce qu’est la force à notre volonté l’épaisseur impénétrable des mathématiques l’est à notre intelligence. L’univers des signes est sans épaisseur et pourtant encore infiniment dur

Mais l’on pourrait tout aussi bien dire avec Brunschvicg, dont la pensée est “duale” de celle de Simone Weil comme le rationalisme supramystique est dans une position de dualité avec la mystique, que la mathématique éprouve, fortifie et vérifie le progrès et l’expansion de notre intelligence, qui mène au désintéressement absolu de l’Amour-αγαπη qui culmine dans l’idée de l’Un-Bien qui “éclaire” l’univers des idées (mathématiques) qui est le monde ou plan spirituel, le monde des idées de Brunschvicg et Platon.

Mais encore une fois, très peu a été dit ici par rapport à la richesse des vues de Simone Weil, qui a sans nul doute eu la possibilité de construire sa vision lors des discussons avec son frère le grand mathématiciens André Weil.

terminons par la “contradiction” (page 12) qui semble mettre à bas ce que nous avons expliqué plus haut à propos de notre “programme de travail”:

“la multitude des choses intéressantes qui ne parlent pas de Dieu…parlent en fait de Dieu”

qu’est ce que cela veut dire ?

tout simplement que si “Dieu” (dans le langage semblant religieux au sens traditionnel de Simone Weil) désigne le Bien au delà de l’être qui est l’idée de l’UN, alors la multitude qui “semble” en dehors de l’Un (sinon l’Un serait multiple)peut être “sauvée”, relevée (Aufhebung), rédimée par l’unification c’est à dire l’intégration (terme mathématique) dans l’Un, la “tunique sans coutures”.

C’est le “Parménide” de Platon et ses “tourniquets” qui selon Badiou nous offrent la voluipté de ne jamais pouvoir conclure, qui doit nous servir ici de lampe.

Simone Weil se sert d’une autre lampe qui est la Bible, et rapproche le scandale de cette “contradiction” de l’épisode du serpent d’airain dans le livre des Nombres (tiens tiens…les nombres….comme c’est bizarre):

“faut il en conclure que la multitude des choses intéressantes qui ne parlent pas de Dieu est un piège du démon?

non non, non, il faut conclure qu’elles parlent de Dieu

il est urgent aujourd’hui de le montrer

c’est en cela que consiste le devoir d’élever le serpent d’airain pour qu’il soit vu et que quiconque le regarde soit sauvé”

lorsqu’elle dit “urgent aujourd’hui” elle parle des années 40 à 42, de la guerre qui fait rage donc, mais d’une guerre qui ouvre la possibilité de perdition totale de l’humanité, qu’elle oppose au salut universel (“que quiconque le regarde soit sauvé”) qui est offert selon elle par la “contradiction” qui doit être “regardée en face”

Qu’est ce que cela veut dire ?

Laurent Lafforgue donne les références des deux passages bibliques qui permettent de comprendre l’allusion : Nombres , 21, 4-9 et Evangile de Jean, 3, 14-15, voici ces passages :

http://saintebible.com/numbers/21-9.htm

“Moïse donc fit un serpent d’airain, et le mit sur une perche; et il arrivait que quand quelque serpent avait mordu un homme, il regardait le serpent d’airain, et il était guéri.

et

http://www.info-bible.org/lsg/43.Jean.html#3

3.14Et comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut de même que le Fils de l’homme soit élevé,3.15afin que quiconque croit en lui ait la vie éternelle.3.16Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle.”

Je vais dire maintenant comment j’interprète cela : encore une fois je ne prétends pas dire mieux que Simone Weil ce qu’elle pensait vraiment, ni rmettre en cause les conclusions merveilleuses de Laurent Lafforgue, qui j’invite les lecteurs à méditer régulièrement (c’est la dernière page, page 12, et surtout les dernières lignes) tant elles ouvrent des perspectives extraordinaires :

“la destination ultime de la mathématique, de la science et de toute connaissance en vue de la vie éternelle”

ça vole quand même un peu plus haut que la “Singularité techno-scientifique” des trans-humanistes américains ou leur “immortalité” nunuche conçu comme un prolongement indéfini de la vie (mais pour qui ? parce que si les 9 milliards d’êtres humains que comptera bientôt l’humanité deviennent tous immortels, y aura de sacrés embouteillages)…

un peu plus haut aussi que l’amour collaboratif de Jacques Attali….

Mon interprétation maintenant …ce sera bref :

Je commence par ajouter un troisième passage évangélique, tiré de Matthieu qui parle  de serpents mais aussi de colombes (symbole du Saint Esprit me semble t’il ?), de brebis et de loups :

http://saintebible.com/matthew/10-16.htm

Voici, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez donc prudents comme les serpents, et simples comme les colombes.”

les traductions varient , on trouve “rusés comme les serpents” à la place de “prudents” et “purs, inoocents” comme les colombes au lieu de “simples”

je donne aussi le texte grec, pour aider peut être à la compréhension :

http://ba.21.free.fr/ntgf/matthieu/matthieu_10_gf.html

“Ἰδού, ἐγὼ ἀποστέλλω ὑμᾶς ὡς πρόβατα ἐν μέσῳ λύκων: γίνεσθε οὖν φρόνιμοι ὡς οἱ ὄφεις, καὶ ἀκέραιοι ὡς αἱ περιστεραί.”

Le terme traduit par “simples, purs” est donc : ἀκέραιοι : sans mélange, pur, non mélangé, sans mélange de mal, libre d’artifice, innoncent

voir

http://www.topchretien.com/topbible/lexique-grec-hebreux/185/

et celui traduit par “prudents, rusés” est : φρόνιμοι, qui renvoie à φρονησις : action de penser, pensée, dessein, intelligence d’une chose, intelligence raisonnable, raison

Simone Weil parle dans un Cahier de raison naturelle et de raison surnaturelle (voir page 10 de l’article de Lafforgue) :

“ce qui est contradictoire pour la raison naturelle ne l’est pas pour la raison surnaturelle, mais celle ci ne dispose que du langage de l’autre. Néanmoins la logique de la raison surnaturelle est plus rigoureuse que celle de la raison naturelle. La mathématique nous donne une image de cette hiérarchie”

Il est alors tentant de rattacher φρόνιμοι = prudents, rusés, c’est à dire les serpents à cette raison naturelle, utilitaire, mondaine, et au plan vital, au monde, où l’on cherche à utiliset son intelligence pour réaliser des desseins.

Et ἀκέραιοι = purs, simples, sans mélanges, les colombes à l’intelligence unificatrice, appelée “surnaturelle” par Simone Weil tout simplement parce qu’elle appartient au plan spirituel, et qu’elle vise l’Idée de l’Un-Bien, qui est Simple, sans mélange (sans multiple) et sans artifice.

La colombe symbolisant le (Saint) Esprit) menant à l’Unité qui est Dieu.

Simone Weil dit aussi (voir page 6 de l’article de Lafforgue) :

Le nombre c’est le rapport spécifique de chaque chose avec Dieu, qui est l’unité. Le rapport universel c’est le Logos, la Sagesse divine, le Verbe divin, auquel l’univers est conforme par amour.

Dieu est médiation et en soi tout est médiation divine. Analogiquement pour la pensée humaine tout est rapport – logos. Le rapport est la médiation divine. La médiation divine est Dieu. “Tout est nombre” “

Le pythagorisme (“tout est nombre”) est ainsi identifié à l’Evangile (“Le Verbe est Dieu”).

Brunschvicg parle aussi de “religion du Verbe”, et de Sagesse identifiée au Fils, au Verbe, au Médiateur , dont il parle dans “Philosophie de l’esprit”, et  il voit en Galilée un exemple du Médiateur comme en tout homme se heurtant à l’autorité de la Tradition, de la lettre sans l’Esprit.

Cela est bien proche des versets 17 et suivants de l’Evangile de Jean 3:

Mettez-vous en garde contre les hommes ; car ils vous livreront aux tribunaux, et ils vous battront de verges dans leurs synagogues ;

vous serez menés, à cause de moi, devant des gouverneurs et devant des rois, pour servir de témoignage à eux et aux païens.

Mais, quand on vous livrera, ne vous inquiétez ni de la manière dont vous parlerez ni de ce que vous direz : ce que vous aurez à dire vous sera donné à l’heure même ;

car ce n’est pas vous qui parlerez, c’est l’Esprit de votre Père qui parlera en vous.

sauf que Brunschvicg, à la différence de Simone Weil, ne parle jamais du “Père”….

La “contradiction” de Simone Weil est donc celle du plan vital, du monde, et du plan spirituel, et elle se résume dans la Crucifixion c’est à dire dans le Symbole de la Croix : union de l’axe horizontal du “monde” et du temps biologique menant par opposition à la notion imaginaire et abstraite de la perpétuité, et de l’axe vertical de l’Esprit et du Temps spirituel se croisant avec le temps mondain au centre de la croix, qui est l’Instant, l’éclair fulgurant de la compréhension.

Cette opposition a été traduite par Chesterton en celle de la Sphère et de la Croix.

Le serpent se mordant la queue , symbole de “εν το παν” “Un est le Tout” , rappelle d’ailleurs le Cercle, symbole de la perfection du mouvement circulaire chez Aristote.

Mais j’ai déjà cité ce passage de Brunschvicg :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/ecrits_philosophiques_t1/ecrits_philosophiques_t1_intro.html

Et la même opposition, Orient et Occident pour parler un langage géographique, mais qui est aussi moyen âge et civilisation du point de vue historique, enfant et homme du point de vue pédagogique, a fait le fond de la littérature platonicienne. Quel est le rapport de la mythologie,fixée par le « Moyen âge homérique », à la dialectique issue des progrès de la mathématique ? Le problème s’est resserré sur le terrain de l’astronomie où devaient entrer en conflit, d’une façon décisive, le spiritualisme absolu de Platon et le réalisme d’Aristote. La valeur essentielle de la science, suivant Platon, est dans son pouvoir d’affranchissement à l’égard de l’imagination spatiale. Telle est la doctrine qui est au centre de la République. Selon le VIIe Livre, l’arithmétique et la géométrie ont une tout autre destinée que d’aider les marchands dans leur commerce ou les stratèges dans la manœuvre des armées ; elles élèvent l’âme au-dessus des choses périssables en lui faisant connaître ce qui est toujours ; elles l’obligent à porter en haut son regard, au lieu de l’abaisser, comme on le fait d’habitude, sur les choses d’ici-bas. Encore Platon n’emploie-t-il ces métaphores que pour avoir l’occasion d’insister sur leur sens métaphorique. Dans la considération de l’astronomie, enfin, la doctrine livre son secret, par l’antithèse qu’elle établit entre le réalisme de la matière et l’idéalisme de l’esprit, entre la valeur de la transcendance cosmique et la valeur de l’intériorité rationnelle. La dignité de l’astronomie n’est pas dans la supériorité locale de ses objets : « Tu crois donc que si quelqu’un distinguait quelque chose en considérant de bas en haut les ornements d’un plafond, il regarderait avec les yeux de l’âme et non avec les yeux du corps ?… Qu’on admire la beauté et l’ordre des astres dont le ciel est orné, rien de mieux ; mais, comme après tout ce sont des objets sensibles, je veux qu’on mette leurs objets bien au-dessous de la beauté véritable que produisent la vitesse et la lenteur réelles dans leurs rapports réciproques et dans les mouvements qu’ils communiquent aux astres, selon le vrai nombre et selon toutes leurs vraies figures. » Platon insiste encore d’une manière particulièrement significative dans le Phèdre : « Celui qui a le courage de parler de la vérité selon la vérité, doit chercher, à la fois un dehors du ciel et au delà de la poésie, ce qui existe sans aucune forme visible et palpable, objet de la seule intelligence par qui l’âme est gouvernée. »

Mais après Platon, ou du moins après Archimède, la spiritualité de la culture hellénique s’efface. L’animisme et l’artificialisme, qui caractérisent, selon les expressions de M. Piaget, la représentation du monde chez l’enfant, rentrent victorieusement en scène avec la métaphysique d’Aristote, incapable, pour parler avec M. Léon Robin, de « ménager de transition, sinon astrologique, entre l’intelligible et le sensible ». Dieu n’est plus ce qui est compris et aimé du dedans, tel l’Un-Bien de Platon ; c’est ce qui est imaginé en haut, c’est le moteur immobileauquel sont suspendues les âmes bienheureuses des astres ; l’ordonnance de la métaphysique aristotélicienne, de toutes les métaphysiques établies sur le modèle aristotélicien, implique une invention de créatures placées hiérarchiquement, c’est-à-dire situées topographiquement, au-dessus du monde sublunaire. La défaite de l’idéalisme platonicien sous les coups du réalisme aristotélicien engage la destinée de l’Europe pendant les vingt siècles qui vont s’écouler jusqu’à la renaissance cartésienne.

et les lignes qui suivent :

Une telle conclusion pourrait soulever quelques doutes : comme elle est capitale pour le problème que nous essayons de déterminer, on serait tenté de la rapporter à une sorte de construction rétrospective qui nous conduirait, par un procédé facile et fallacieux, là où nous avions pris le parti d’aboutir. Il est donc important d’invoquer ici des témoignages irrécusables. Or, l’écrivain qui a le plus fait au XIXe siècle pour exalter Aristote aux dépens de Platon, qui a célébré dans le cours de la spéculation aux premiers temps de l’ère chrétienne « l’avènement de l’Aristotélisme à la domination universelle », Félix Ravaisson, lui-même, a signalé l’intérêt pathétique d’une question posée par le représentant le plus autorisé de l’école péripatéticienne, par Théophraste : « Tandis que le philosophe (écrit-il en parlant d’Aristote), qui a reconnu dans la pensée le principe de tout le reste, préoccupé cependant d’une vénération superstitieuse pour le monde physique, voit encore dans le mouvement régulier des sphères célestes la plus haute forme de la vie, et n’hésite pas à mettre la condition des astres fort au-dessus de celle des humains, Théophraste se demande si le mouvement circulaire n’est pas au contraire d’une nature inférieure à celui de l’âme surtout au mouvement de la pensée, duquel naît ce désir où Aristote lui-même a cherché la source du mouvement du ciel. »

A la question précisée par ce fragment de Théophraste, qui sonne comme un adieu de l’Occident à lui-même, nous savons qu’il a fallu attendre plus de vingt siècles pour que Descartes y apporte enfin la réponse. Dans l’intervalle, l’éclipse des valeurs proprement et uniquement spirituelles sera complète dans la littérature européenne : la voie est libre aussi bien pour l’importation directe des divers cultes d’Égypte ou d’Asie que pour les fantaisies de synthèses entre le vocabulaire des Écoles philosophiques et la tradition des récits mythologiques.

C’est de Descartes que date le retour à la spiritualité pure par laquelle Platon avait mis en évidence le caractère de la civilisation occidentale : « Toutes les sciences (écrit-il dans la première des Règles pour la direction de l’esprit), ne sont rien d’autre que la sagesse humaine, laquelle demeure toujours une et identique, tout en s’appliquant à divers sujets, sans se laisser différencier par eux, plus que la lumière du soleil par la variété des choses qu’elle éclaire. » Mais l’humanisme de la sagesse ne manifestera toute sa vertu dans la recherche de la vérité, que s’il a conquis, par une ascèse préalable, sa liberté totale à l’égard des préjugés de la conscience collective.”

La compréhension véritable de la “contradiction” de Simone Weil passe donc selon moi par ces lignes de Brunschvicg (ce qu’elle n’aurait pas admis, je le sais) : opposition entre l’idéalisme de l’esprit qui est celui de la science (sans opposer comme le fait Simone Weil une science grecque, une science classique et une science moderne) , ou intériorité rationnelle, et un réalisme de la matière et de la transcendance cosmique qui est celui d’Aristote.

Mais encore une fois, ce texte de Laurent Lafforgue est un trésor qui recèle de nombreux joyaux….

#BrunschvicgVFconversion: “Ma nuit chez Maud” d’Eric Rohmer (1969)

ce chef d’œuvre d’Eric Rohmer, “Ma nuit chez Maud”, avec Jean Louis Trintignant, Françoise Fabian et Marie Christine Barrault est lié de fort près à l’ouvrage de Léon Brunschvicg:

“De la vraie et de la fausse conversion”

qui est ici:

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/vraie_et_fausse_conversion/vraie_et_fausse_conversion.html

Ce livre apparaît au cours du film lorsque Jean Louis passe la nuit dans une chambre près de celle de Françoise (parce que sa voiture est bloquée par le verglas) il feuillette ce livre dont la caméra montre le titre bien en évidence, ce qui prouve que ce livre n’apparaît pas par hasard, mais possède une importance essentielle pour le film, voir aussi cet article :

http://www.juanasensio.com/archive/2004/05/17/ma-nuit-chez-maud-eric-rohmer.html

Ce film tourne en effet tout entier autour de la notion de conversion, et autour de Pascal, il se passe à Clermont qui était la ville de Pascal. Mais la mathématique y a aussi une grande importance.
Jean Louis est ingénieur chez Michelin mais, célibataire et esseulé, il fait des mathématiques (plus précisément de la théorie des probabilités) à ses moments perdus, le dimanche après midi car le dimanche matin il est à la messe où son regard croise celui de Françoise, qui est encore étudiante et est “surtout bonne en maths” mais ne s’y attache pas car elle ne veut pas devenir ingénieur ni professeur, traduisons : elle n’a pas l’idée (toute brunschvicgienne et cartésienne mais anti-Pascalienne) que la pratique des mathématiques, ou plutôt de LA mathématique (nous utiliserons le singulier quand nous voudrons insister sur ce sens) peut conduire à la vie religieuse (à la conversion véritable dirait Brunschvicg) : elle est trop enracinée dans sa foi catholique pour s’intéresser à la philosophie.
Vidal (Antoine Vitez) est lui professeur de philosophie, il rencontre par hasard Jean Louis son ancien ami de lycée dans un café, cela leur donne l’occasion de discuter sur le hasard et la probabilité qu’ils avaient de se retrouver après 15 ans dans ce café de Clermont…Vidal est athée et marxiste, mais admirateur de Pascal et de son pari, qu’il applique non pas au salut éternel mais à ce substitut marxiste consistant à savoir si l’histoire humaine a par elle même un sens ou non. et il faut parier qu’elle a un sens (qui pour Vidal ne peut être que la victoire du communisme) parce que même si la probabilité qu’elle en ait un est très faible, le produit de la probabilité par le gain, qui est l’espérance mathématique, sera toujours plus fort que celle du choix alternatif car ce dernier privé notre vie de tout sens, donc le produit sera nul.
Vidal l’athée marxiste s’avère donc bien plus pascalien que Jean Louis le catholique qui considère que son propre christianisme est fort éloigné de celui de Pascal: la notion de pari, donc de donner quelque chose en échange du salut éternel, le choque.
Par contre il acquiesce aux critiques de Pascal contre les mathématiques lorsqu’il dénonce la “libido sciendi”, ce savoir pourrait en effet détourner de la recherche de Dieu.
Ils vont tous deux dîner chez Maud, qui est “libre penseuse”, et s’ingénie à séduire Jean Louis avec la complicité de Vidal: mais celui ci résistera victorieusement, il rencontrera Françoise le matin même où il sort de chez Maud après avoir résisté à ses entreprises de séduction, et ils deviendront amoureux et plus tard se marieront, et Jean Louis apprendra 5 ans plus tard par hasard qu’en fait Françoise avait eu comme amant le mari de Maud (elle le lui avait dit mais sans préciser le nom de son amant).
Une film vraiment extraordinaire mais je me demande si Eric Rohmer, passionné et ancien professeur de philosophie il me semble, n’a pas voulu nous dire autre chose que ce que retiennent les interprétations strictement catholiques du film.

Maud représente le libertinage, et il n’est pas nécessaire d’être un catholique stricto sensu pour lutter contre cette tendance : Descartes était certes catholique, mais c’est au nom de sa philosophie ( qui était valable selon lui pour tout homme, “aussi pour les turcs”) qu’il a lutté contre les philosophes libertins.

Je me demande donc si Rohmer n’a pas voulu nous indiquer une voie strictement philosophique pour lutter, dans la conduite de notre vie personnelle, et sans nous immiscer dans celle des autres, contre ces dangers spirituels très graves que sont le marxisme (ou toute autre absolutisation de la politique) et le libertinage, devenu de nos jours le simple fait d’accumuler les coucheries et les beuveries, ce que n’auraient pas pu imaginer Descartes ni même Pascal.

Simone Weil et Descartes

Il y a (au moins) deux textes à étudier en même temps que “Science et perception dans Descartes” dont nous avons commencé la lecture ici:

https://mathesismessianisme.wordpress.com/2015/05/13/simone-weil-science-et-perception-dans-descartes/

ce sont:

Somone Weil et la mathématique

par le mathématicien Laurent Lafforgue (souvent cité par l’excellent Finkielkraut)

et un article de Robert Chenavier sur les “Méditations cartésiennes” (titre husserlien) de Simone Weil:

Les méditations cartésiennes de Simone Weil

Ce dernier article rapproche Simone Weil la très jeune femme étudiante de 1929 du Husserl en fin de vie de la Krisis, composée de textes écrits entre 1926 et 1936, parce que tous deux prônent le retour à Descartes devant le tour problématique (à leurs yeux) pris par les sciences modernes; ce retour à Descartes correspond à notre propre attitude, mais examinons cette évolution problématique des sciences, je cite Chenavier :

Dans les textes qui composent la Krisis, écrits de 1926 à 1936, Husserl emploie, pour définir la situation de son époque, le terme de « détresse » (Not). Cette « situation de détresse » est celle des sciences , réduites à leur dimension positiviste de « simple science-de-faits » . Cependant, poursuit Husserl, « de simples sciences de faits forment une humanité de fait » . Aussi, « dans la détresse de notre vie cette science n’a rien à nous dire. Les questions qu’elle exclut par principe (…) sont les questions qui portent sur le sens ou sur l’absence de sens de toute cette existence humaine ». L’objectivisme ne touche pas seulement la science, mais le monde de la vie, « le monde dans (…) lequel se déroule l’activité banale de l’homme » …..

…..Au cours de la période où le philosophe allemand livrait son testament philosophique, en 1930, Simone Weil écrivait, dans l’introduction de son Diplôme d’études supérieures, consacré à Science et perception dans Descartes : « La pensée commune (…) est à présent clairement méprisée (…). Les spéculations concernant la nature de la matière se donnent libre cours (…) sans s’inquiéter le moins du monde de ce que peut être pour les hommes du commun cette matière qu’ils sentent sous leurs mains ». C’est que « la science a comme substitué au monde sensible un monde intelligible »”

et le passage correspondant de “Science et perception dans Descartes”:

http://classiques.uqac.ca/classiques/weil_simone/sur_la_science/sur_la_science.html

La légende veut que Thalès ait trouvé le théorème fondamental de la mathématique en comparant, pour mesurer les pyramides, le rapport des pyramides à l’ombre des pyramides, de l’homme à l’ombre de l’homme. Ici la science semblerait n’être qu’une perception plus attentive. Mais ce n’est pas ainsi qu’en ont jugé les Grecs. Platon sut bien dire que, si le géomètre s’aide de figures, ces figures ne sont pourtant pas l’objet de la géométrie, mais seulement l’occasion de raisonner sur la droite en soi, le triangle en soi, le cercle en soi. Comme ivres de géométrie, les philosophes de cette école rabattirent, par opposition à cet univers des idées dont un miracle leur donnait l’entrée, l’ensemble des perceptions à un tissu d’apparences, et défendirent la recherche de la sagesse à quiconque n’était pas géomètre. La science grecque nous laisse donc incertains. Aussi bien vaut-il mieux consulter la science moderne ; car, si l’on excepte une astronomie assez rudimentaire, c’est à la science moderne qu’il a été réservé d’amener la découverte de Thalès, par la physique, sur le terrain où elle rivalise avec la perception, autrement dit jusqu’au monde sensible.

Ici il n’y a plus aucune incertitude ; c’est bien un autre domaine de la pensée que nous apporte la science. Thalès lui-même, s’il ressuscitait pour voir jusqu’où les hommes ont mené ses réflexions, se sentirait, en comparaison de nos savants, un fils de la terre….

……La science, qui était au temps des Grecs la science des nombres, des figures et des machines, ne semble plus consister qu’en la science des purs rapports. La pensée commune sur laquelle il semble que Thalès, s’il ne s’y bornait pas, du moins s’ap-puyait, est à présent clairement méprisée. Les notions de sens com-mun, telles que l’espace à trois dimensions, les postulats de la géométrie euclidienne, sont laissées de côté ; certaines théories ne craignent même pas de parler d’espace courbe, ou d’assimiler une vitesse mesurable à une vitesse infinie. Les spéculations concernant la nature de la matière se donnent libre cours, essayant d’interpréter tel ou tel résultat de notre physique sans s’inquiéter le moins du monde de ce que peut être pour les hommes du commun cette matière qu’ils sentent sous leurs mains. Bref tout ce qui est intuition est banni par les savants autant qu’il leur est possible, ils n’admettent plus dans la science que la forme abstraite du raisonnement, exprimée dans un langage convenable au moyen des signes algébriques. Comme le raisonnement ne se produit au contraire chez le vulgaire qu’étroitement lié à l’intuition, un abîme sépare le savant de l’ignorant. Les savants ont donc bien succédé aux prêtres des anciennes théocraties, avec cette différence qu’une domination usurpée est remplacée par une autorité légitime.”

Entre parenthèses, le fait évident (mais souvent inaperçu, car les savants sont hélas confondus avec les ingénieurs) que les savants succèdent aux prêtres en les remplaçant est le thème du film “Le théorème zéro” de Terry Gilliam que j’ai commenté ici:

Terry Gilliam : le théorème zéro

Et l’absurdité qui se dégage de ce film correspond à la thèse banale selon laquelle la science a tout détruit et plongé l’existence moderne dans l’absence de sens et de but (ce qui est bien semble t’il l’opinion de husserl quelques années avant sa mort)…

Mais est ce bien la science qui en est responsable, la science tout au moins du 17 ème siècle qui ne pouvait pas avoir à cette époque pour but le progrès technique et la puissance voire l’hybris actuelle puisque la technoscience (qui est à mon sens une dégradation dans un sens matérialiste et qui est le véritable responsable en causant l’oubli non de l’être mais de l’Un) n’existait pas alors, et n’est intervenu qu’au siècle suivant et surtout au 19 ème siècle ?
Et, puisque donc retour au 17 ème siècle et à Descartes il doit y avoir, est ce au Descartes réaliste distingué par Simone Weil (voir article de Chenavier) que nous devons nous adresser, celui de la “maîtrise sur la nature” ?
ou bien plutôt au Descartes idéaliste dont elle parle aussi ?

Simone Weil oppose, dans l’introduction de son diplôme : « C’est (…) à l’origine de la science moderne qu’il nous faut remonter, à la double révolution par laquelle la physique est devenue une application de la mathématique et la géométrie est devenue algèbre, autrement dit à Descartes » (op. cit., p. 165). Chez Simone Weil aussi, par conséquent, Descartes marque le point de départ de deux lignes de la modernité, une ligne idéaliste – et en cela il est le fondateur de la science moderne – et une ligne réaliste.”

et la science-de-faits de Husserl n’est elle pas, dans une perspective platonicienne, plutôt une science-d-Idées (mathématiques) ?

Nous avons pour notre part, dans les deux articles précédents sur “Science et perception dans Descartes”, “dans la détresse de notre vie”, identifié le “royaume de la pensée pure” des savants dont parle Simone Weil avec le monde, ou plutôt le plan spirituel distingué par Brunschvicg du “plan vital” (du “monde de la vie” ?) au premier chapitre de “Raison et religion” : “les oppositions fondamentales”.

Et ceci nous commande, s’il y a bien deux Descartes (je ne suis pas de cet avis mais accordons le à Simone Weil, du moins à la jeune étudiante de 1929 qui n’est pas l’adulte, mûrie par les épreuves, des dernières années, 1941-1943) de donner la prédominance du Descartes idéaliste, comme le fait Brunschvicg, mais qui est le contraire de ce que fait semble t’il Simone Weil :

Manifestement, Simone Weil accorde une préférence à cette vocation mondaine de la science et de la philosophie cartésiennes, et ce n’est pas sans artifice qu’elle conclut sa première partie en équilibrant idéalisme et réalisme, pour affirmer qu’on ne trouve chez Descartes « que contradictions»

Or cette attitude est dû à son absurde rejet de l’algèbre considéré comme une “technique” et non une pensée….

Mais l’algèbre est devenu de nos jour la théorie des catégories, qui est certes considérée par certains comme Elaine Landry comme le “langage des mathématiques” mais qui est bien plus que cela, c’est en tout cas l’option que nous avons choisie en la prenant pour cadre de la mathesis universalis οντοποσοφια que nous nous fixons ici omme programme philosophique et qui n’est rien d’autre que le platonisme (= “la vérité de la philosophie”) en mouvement.

Mais cela ne disqualifie évidemment pas l’attitude de Simone Weil par rapport à la mathématique qui est excellement étudiée par Laurent Lafforgue dans le lien cité plus haut…à suivre donc.

Simone Weil : science et perception dans Descartes

Il s’agit de son mémoire de fin d’études, qu’elle a écrit en 1929-1930 sous la direction lointaine de Brunschvicg: celui ci n’a pas apprécié ce travail, et l’a notée seulement 10/20. Le courant ne passait pas entre ces deux individualités si remarquables.

“Science et perception dans Descartes” se trouve au début de “Sur la science”  (page 9 à 69):

http://classiques.uqac.ca/classiques/weil_simone/sur_la_science/sur_la_science.html

Cet ouvrage court est capital pour éclairer la relation si différente à Descartes et à la science, ainsi qu’aux mathématiques, et à la religion, de Léon Brunschvicg et Simone Weil: nous commençons ici avec une nouvelle méthode, qui sera utilisée dans les quatre blogs “Mathesis universalis”, et qui consiste à n’insister que sur UNE idée directrice par article, dans une intention de clarté, et pour ne pas aboutir à des articles très longs qui découragent la lecture,

Il est donc certain que nous y reviendrons souvent…

Commençons donc page 9 par:

L’humanité a commencé, comme chaque homme commence, par ne posséder aucune connaissance, hors la conscience de soi et la perception du monde. Cela lui suffisait, comme cela suffit encore aux peuples sauvages, ou, parmi nous, aux travailleurs ignorants, pour savoir se diriger dans la nature et parmi les hommes autant qu’il était nécessaire pour vivre. Pourquoi désirer plus ? Il semble que l’humanité n’aurait jamais dû sortir de cette heureuse ignorance, ni, pour citer Jean-Jacques, se dépraver au point de se mettre à méditer. Mais cette ignorance, c’est un fait qu’autant : que nous pouvons savoir jamais l’humanité n’a eu proprement à en sortir, car jamais elle ne s’y est renfermée. Ce qui explique que la recherche de la vérité ait pu et puisse présenter quelque intérêt, c’est que l’homme commence, non pas par l’ignorance, mais par l’erreur”

C’est ce que j’ai appelé à la suite de Marie Anne cochet : l’état d’ignorance correspondant à la multiplicité pure des chocs sensibles, qui est effectivement une limite idéale qui n’a sans doute jamais existé.

l’homme a sans doute toujours fait le lien entre plusieurs impressions sensibles, dans le film de Stanley Kubrick : “2001 odyssée de l’espace” voir ce moment de la première partie où l’hominidé à corps simiesque se rend compte du fait qu’en tapant avec un os il peut casser d’autres choses, d’autres os par exemple. Il ne sera pas long à comprendre l’usage des armes qu’il peut en tirer, pour conquérir les territoires des autres tribus, et lance un os en l’air en le regardant tournoyer…et c’est là que Kubrick enchaîne directement de l’os qui tournoie en l’air au vaisseau spatial qui virevolte dans l’espace.

Une façon de supprimer le stade intermédiaire de la science, qui naît en Grèce avec Thalès, et subit une mutation à l’époque de Descartes. Simone Weil distingue ainsi trois niveaux : science grecque, science classique, et science moderne, caractérisée par l’algébrisation complète, qui remplace l’intuition directe des perceptions par l’intellection pure des rapports mathématiques.

Simone Weil considère l’algèbre d’un oeil défavorable, c’est sans doute là dessus que Brunschvicg et elle se sont brouillés.

En tout cas on doit bien convenir que c’est la science moderne qui a permis l’exploration spatiale, pas la science classique….

Rappelons pour finir que nous voyons dans la théorie des ensembles (mais pas forcément celle des axiomes ZF)  la partie des mathématiques (qui a même pu être considérée comme leur fondation)  qui permet de comprendre (théoriser) ce stade d’ignorance totale qui correspond à la multiplicité pure des chocs sensibles, sans concepts ni relations (qui est un stade idéal n’ayant jamais eu d’existence historique).

mais bien entendu la théorie des ensembles, son élaboration (par Cantor) requiert un très haut niveau d’intelligence abstraite, qui est à l’opposé de l’ignorance.

ce n’est qu’au crépuscule que l’oiseau de Minerve prend son envol