Tag Archives: Emmanuel Lévinas

Il y a de l’or dans cette poussière

Cette belle expression se trouve dans cet article, employée à propos de la fin de vie (en exil) de Léon Brunschvicg:

il y a de l’or dans cette poussière

Elle évoque le film de Theo Angelopoulos:

“La poussière du temps”

à propos duquel on peut lire ceci:

Sur Eleni et La poussière du temps : la troisième aile de l’ange

ainsi que cette page:

La troisième aile de l’ange

Ces considérations rappellent aussi les propos de Marie Anne Cochet sur la vie de l’Esprit qui se développe en un présent “éternel”:

La vie de l’esprit et le présent éternel

« Platon et Spinoza sont nos contemporains car ce qui fut chronologique dans leurs écrits n’est plus que la poussière déposée par le temps sur un tableau de maître.

Nous l’écartons sans peine et contemplons l’éternelle beauté du tableau«….

….« Du présent éternel, lieu de l’esprit, au présent chronologique, lieu des corps, se poursuit ce mouvement de va et vient, courant spirituel, tour à tour créateur et destructeur des formes, qui marque positivement la différence entre la science et la philosophie.
Car la science connaiît son objet en le dissolvant, mais la philosophie écarte aussi bien les débris de cette dissolution que les embryons des formes renaissantes et s’unit exclusivement au mouvement spirituel qui ne se sert des formes qu’il crée que pour prendre sur elles l’élan qui les détruira en les dépassant.

Emmanuel Lévinas s’exprime ainsi en 1949 à propos de la fin de vie de Léon Brunschvicg, de juin 1940 à sa mort en janvier 1944:

S’identifier avec la conscience humaine, telle semble avoir été la vie humaine d’un Brunschvicg. C’est pourquoi on ne trouve pas dans l’Agenda, au cours de cette année 1942, la moindre trace de réaction spécifiquement juive. Brunschvicg n’est blessé que dans sa conscience d’homme. Et certainement il n’y a dans ce silence aucune dissimulation. Membre du Comité Central de l’Alliance Israélite depuis bien avant la guerre, Brunschvicg ne cherchait jamais à faire oublier ses origines. Mais c’est par là peut-être qu’il représente – même pour ceux qui ne se sentent hommes qu’à travers leur judaïsme – une réussite profondément respectable de l’assimilation (tant décriée et à juste titre). L’assimilation chez Brunschvicg ne procédait pas d’une trahison, mais d’une adhésion à un idéal universel qu’il était de taille à revendiquer en dehors de toute appartenance particulariste. […]
“On ne peut travailler efficacement pour l’avenir que si l’on veut le réaliser immédiatement” (24 octobre 1892)… “Et totalement, ce qui n’allège pas la besogne” (1942). Pensée de juif. Pensée à laquelle fait écho le célèbre vers de Bialik : “Et si la justice existe, qu’elle apparaisse immédiatement.” Athéisme plus proche de Dieu Un que les expériences mystiques et les horreurs du sacré dans le prétendu renouveau religieux de nos contemporains.
Notre génération ne saurait, certes, tirer de l’expérience hitlérienne ce que la génération de Brunschvicg avait tiré de l’Affaire Dreyfus. Si la victoire de 1945 démontre que dans l’histoire, en fin de compte, le vice est puni et la vertu récompensée, nous ne voulons pas, une fois encore, faire les frais de cette démonstration. Mais qu’en partant vers les horizons spirituels – et parfois géographiques – nouveaux, la jeunesse juive d’aujourd’hui ne secoue pas purement et simplement de ses souliers la poussière du monde qu’elle quitte. Il y a de l’or dans cette poussière

L’article commenté ici est paru dans les Archives juives, il parle aussi du “judaïsme rationnel” de Brunschvicg qu’il compare à celui de Spinoza.

Mais comment parler d’un judaïsme de Spinoza après le herem de 1656?
Pour ce qui est de Brunschvicg, il est exact qu’il n’a jamais cherché à cacher ses origines.

Mais il me semble que Lévinas cède à la confusion lorsqu’il parle d’un athéisme de Brunschvicg, oubliant ce propos datant de 1900 et que Brunschvicg n’a jamais renié:

“Les trois propositions génératrices du scepticisme, de l’immoralisme et de l’athéisme sont le vrai est, le bien est, Dieu est”

Cette confusion consiste à tenter de comprendre dans le registre de la pensée ontologique, selon l’être, la pensée de Brunschvicg qui se développe dans le registre de la pensée selon l’Un.

Lévinas, se référant au Shma Israël du livre de l’Exode :

http://fr.m.wikipedia.org/wiki/Chema_Israël

aurait nié ceci, en parlant du “Dieu Un”, mais il reste que la philosophie de Spinoza et Brunschvicg dépasse la pensée biblique, qui est celle de l’Un séparé, transcendant, comme dirait Marie Anne Cochet qui a fort bien démontré la contradiction qui s’y trouve.
La pensée selon l’Un de Brunschvicg est celle de l’un immanent à lEsprit, l’un se constituant et toujours en train de se constituer.