Monthly Archives: May 2015

Il y a de l’or dans cette poussière

Cette belle expression se trouve dans cet article, employée à propos de la fin de vie (en exil) de Léon Brunschvicg:

il y a de l’or dans cette poussière

Elle évoque le film de Theo Angelopoulos:

“La poussière du temps”

à propos duquel on peut lire ceci:

Sur Eleni et La poussière du temps : la troisième aile de l’ange

ainsi que cette page:

La troisième aile de l’ange

Ces considérations rappellent aussi les propos de Marie Anne Cochet sur la vie de l’Esprit qui se développe en un présent “éternel”:

La vie de l’esprit et le présent éternel

« Platon et Spinoza sont nos contemporains car ce qui fut chronologique dans leurs écrits n’est plus que la poussière déposée par le temps sur un tableau de maître.

Nous l’écartons sans peine et contemplons l’éternelle beauté du tableau«….

….« Du présent éternel, lieu de l’esprit, au présent chronologique, lieu des corps, se poursuit ce mouvement de va et vient, courant spirituel, tour à tour créateur et destructeur des formes, qui marque positivement la différence entre la science et la philosophie.
Car la science connaiît son objet en le dissolvant, mais la philosophie écarte aussi bien les débris de cette dissolution que les embryons des formes renaissantes et s’unit exclusivement au mouvement spirituel qui ne se sert des formes qu’il crée que pour prendre sur elles l’élan qui les détruira en les dépassant.

Emmanuel Lévinas s’exprime ainsi en 1949 à propos de la fin de vie de Léon Brunschvicg, de juin 1940 à sa mort en janvier 1944:

S’identifier avec la conscience humaine, telle semble avoir été la vie humaine d’un Brunschvicg. C’est pourquoi on ne trouve pas dans l’Agenda, au cours de cette année 1942, la moindre trace de réaction spécifiquement juive. Brunschvicg n’est blessé que dans sa conscience d’homme. Et certainement il n’y a dans ce silence aucune dissimulation. Membre du Comité Central de l’Alliance Israélite depuis bien avant la guerre, Brunschvicg ne cherchait jamais à faire oublier ses origines. Mais c’est par là peut-être qu’il représente – même pour ceux qui ne se sentent hommes qu’à travers leur judaïsme – une réussite profondément respectable de l’assimilation (tant décriée et à juste titre). L’assimilation chez Brunschvicg ne procédait pas d’une trahison, mais d’une adhésion à un idéal universel qu’il était de taille à revendiquer en dehors de toute appartenance particulariste. […]
“On ne peut travailler efficacement pour l’avenir que si l’on veut le réaliser immédiatement” (24 octobre 1892)… “Et totalement, ce qui n’allège pas la besogne” (1942). Pensée de juif. Pensée à laquelle fait écho le célèbre vers de Bialik : “Et si la justice existe, qu’elle apparaisse immédiatement.” Athéisme plus proche de Dieu Un que les expériences mystiques et les horreurs du sacré dans le prétendu renouveau religieux de nos contemporains.
Notre génération ne saurait, certes, tirer de l’expérience hitlérienne ce que la génération de Brunschvicg avait tiré de l’Affaire Dreyfus. Si la victoire de 1945 démontre que dans l’histoire, en fin de compte, le vice est puni et la vertu récompensée, nous ne voulons pas, une fois encore, faire les frais de cette démonstration. Mais qu’en partant vers les horizons spirituels – et parfois géographiques – nouveaux, la jeunesse juive d’aujourd’hui ne secoue pas purement et simplement de ses souliers la poussière du monde qu’elle quitte. Il y a de l’or dans cette poussière

L’article commenté ici est paru dans les Archives juives, il parle aussi du “judaïsme rationnel” de Brunschvicg qu’il compare à celui de Spinoza.

Mais comment parler d’un judaïsme de Spinoza après le herem de 1656?
Pour ce qui est de Brunschvicg, il est exact qu’il n’a jamais cherché à cacher ses origines.

Mais il me semble que Lévinas cède à la confusion lorsqu’il parle d’un athéisme de Brunschvicg, oubliant ce propos datant de 1900 et que Brunschvicg n’a jamais renié:

“Les trois propositions génératrices du scepticisme, de l’immoralisme et de l’athéisme sont le vrai est, le bien est, Dieu est”

Cette confusion consiste à tenter de comprendre dans le registre de la pensée ontologique, selon l’être, la pensée de Brunschvicg qui se développe dans le registre de la pensée selon l’Un.

Lévinas, se référant au Shma Israël du livre de l’Exode :

http://fr.m.wikipedia.org/wiki/Chema_Israël

aurait nié ceci, en parlant du “Dieu Un”, mais il reste que la philosophie de Spinoza et Brunschvicg dépasse la pensée biblique, qui est celle de l’Un séparé, transcendant, comme dirait Marie Anne Cochet qui a fort bien démontré la contradiction qui s’y trouve.
La pensée selon l’Un de Brunschvicg est celle de l’un immanent à lEsprit, l’un se constituant et toujours en train de se constituer.

Jean Renoir : partie de campagne (1936)

L'obscurité

Le film fut réalisé à l’été 1936, dans l’atmosphère du Front populaire et des premiers congés payés, il s’inspire d’une nouvelle de Maupassant et l’histoire est censée se dérouler en 1860.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Partie_de_campagne_(film)

pour des raisons diverses il resta inachevé et ne put sortir en salle que 10 ans après, en 1946.

La version restaurée sort cette semaine à Paris mais il existe une version de 38 minutes que l’on peut voir ici sur le web:

Partie de campagne de Jean Renoir

(Ne pas cliquer en haut sur Watch now, mais au centre de l’image sur le triangle noir qui apparaît au bout de quelques temps) (je l’ai regardé encore ce matin jeudi 29 juin, mais il semble que cela ne fonctionne plus)

C’est Sylvia Bataille qui joue le rôle d’Henriette, née en 1908 d’immigrants juifs de Roumanie elle épousa Georges Bataille en 1928, ils eurent une fille Laurence en 1930…

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#BrunschvicgVFconversion: “Ma nuit chez Maud” d’Eric Rohmer (1969)

ce chef d’œuvre d’Eric Rohmer, “Ma nuit chez Maud”, avec Jean Louis Trintignant, Françoise Fabian et Marie Christine Barrault est lié de fort près à l’ouvrage de Léon Brunschvicg:

“De la vraie et de la fausse conversion”

qui est ici:

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/vraie_et_fausse_conversion/vraie_et_fausse_conversion.html

Ce livre apparaît au cours du film lorsque Jean Louis passe la nuit dans une chambre près de celle de Françoise (parce que sa voiture est bloquée par le verglas) il feuillette ce livre dont la caméra montre le titre bien en évidence, ce qui prouve que ce livre n’apparaît pas par hasard, mais possède une importance essentielle pour le film, voir aussi cet article :

http://www.juanasensio.com/archive/2004/05/17/ma-nuit-chez-maud-eric-rohmer.html

Ce film tourne en effet tout entier autour de la notion de conversion, et autour de Pascal, il se passe à Clermont qui était la ville de Pascal. Mais la mathématique y a aussi une grande importance.
Jean Louis est ingénieur chez Michelin mais, célibataire et esseulé, il fait des mathématiques (plus précisément de la théorie des probabilités) à ses moments perdus, le dimanche après midi car le dimanche matin il est à la messe où son regard croise celui de Françoise, qui est encore étudiante et est “surtout bonne en maths” mais ne s’y attache pas car elle ne veut pas devenir ingénieur ni professeur, traduisons : elle n’a pas l’idée (toute brunschvicgienne et cartésienne mais anti-Pascalienne) que la pratique des mathématiques, ou plutôt de LA mathématique (nous utiliserons le singulier quand nous voudrons insister sur ce sens) peut conduire à la vie religieuse (à la conversion véritable dirait Brunschvicg) : elle est trop enracinée dans sa foi catholique pour s’intéresser à la philosophie.
Vidal (Antoine Vitez) est lui professeur de philosophie, il rencontre par hasard Jean Louis son ancien ami de lycée dans un café, cela leur donne l’occasion de discuter sur le hasard et la probabilité qu’ils avaient de se retrouver après 15 ans dans ce café de Clermont…Vidal est athée et marxiste, mais admirateur de Pascal et de son pari, qu’il applique non pas au salut éternel mais à ce substitut marxiste consistant à savoir si l’histoire humaine a par elle même un sens ou non. et il faut parier qu’elle a un sens (qui pour Vidal ne peut être que la victoire du communisme) parce que même si la probabilité qu’elle en ait un est très faible, le produit de la probabilité par le gain, qui est l’espérance mathématique, sera toujours plus fort que celle du choix alternatif car ce dernier privé notre vie de tout sens, donc le produit sera nul.
Vidal l’athée marxiste s’avère donc bien plus pascalien que Jean Louis le catholique qui considère que son propre christianisme est fort éloigné de celui de Pascal: la notion de pari, donc de donner quelque chose en échange du salut éternel, le choque.
Par contre il acquiesce aux critiques de Pascal contre les mathématiques lorsqu’il dénonce la “libido sciendi”, ce savoir pourrait en effet détourner de la recherche de Dieu.
Ils vont tous deux dîner chez Maud, qui est “libre penseuse”, et s’ingénie à séduire Jean Louis avec la complicité de Vidal: mais celui ci résistera victorieusement, il rencontrera Françoise le matin même où il sort de chez Maud après avoir résisté à ses entreprises de séduction, et ils deviendront amoureux et plus tard se marieront, et Jean Louis apprendra 5 ans plus tard par hasard qu’en fait Françoise avait eu comme amant le mari de Maud (elle le lui avait dit mais sans préciser le nom de son amant).
Une film vraiment extraordinaire mais je me demande si Eric Rohmer, passionné et ancien professeur de philosophie il me semble, n’a pas voulu nous dire autre chose que ce que retiennent les interprétations strictement catholiques du film.

Maud représente le libertinage, et il n’est pas nécessaire d’être un catholique stricto sensu pour lutter contre cette tendance : Descartes était certes catholique, mais c’est au nom de sa philosophie ( qui était valable selon lui pour tout homme, “aussi pour les turcs”) qu’il a lutté contre les philosophes libertins.

Je me demande donc si Rohmer n’a pas voulu nous indiquer une voie strictement philosophique pour lutter, dans la conduite de notre vie personnelle, et sans nous immiscer dans celle des autres, contre ces dangers spirituels très graves que sont le marxisme (ou toute autre absolutisation de la politique) et le libertinage, devenu de nos jours le simple fait d’accumuler les coucheries et les beuveries, ce que n’auraient pas pu imaginer Descartes ni même Pascal.